GROTTE

(2014) - Extraits / Excerpts
Amélie Lucas-Gary

Prologue

Je suis le gardien d’une grotte, je vis juste au-dessus. Dessous, c’est creux, étroit, frais, humide et silencieux. Je me répète souvent ces mots ; ils résonnent et réconfortent ma solitude.

I am the keeper of a cave, I live just above. Below, it’s hollow, narrow, cool, moist and silent. I often repeat these words to myself;
they resonate and comfort my solitude.


Sens de l'identique

La visite de mon père pourrait éclairer de manière inattendue mon dévouement à la grotte. Une vocation comme la mienne est souvent suscitée par des déséquilibres affectifs, et je n’échappe pas à ces généralités.
Ma mère mourut en couches ; papa, devenant ainsi père et veuf du même coup, ne le digéra pas. Plutôt que de compenser cette perte, il devint très indifférent, souvent méchant. Autre chose surtout joua en ma défaveur : je lui ressemblais de manière si effarante que, si nous avions eu le même âge, nous aurions été identiques. J’étais son portrait craché, sa copie conforme, son double.
Pour lui, cette ressemblance n’était qu’une imposture ; il insinuait par là que j’avais choisi
de n’exister qu’à travers son image. Notre entourage avait tenté d’analyser cette situation paradoxale : bien qu’il me jugeât coupable de la mort de ma mère, mon père aurait aimé que je la lui rappelle, que je lui ressemble à elle. Notre identité presque exacte niait la maternité de la femme qu’il avait aimée, le rendant ainsi seul responsable de mon existence.
En tout cas, il aurait souhaité ne plus avoir ce miroir-là tourné vers lui au quotidien. Toute mon enfance, nous avons mangé côte à côte, pour ne pas être en face l’un de l’autre. Il n’y avait aucune photo de lui ou de moi dans la maison. Nous ne nous croisions pas dans les couloirs, il ne venait pas me chercher à l’école et, de manière générale, nous passions le moins de temps possible tous les deux. Ce mode de vie m’accoutuma très tôt à la solitude.
Après la tragédie écrite précédemment, des psychiatres avaient analysé mon cas ; il relevait selon eux du complexe de l’identique, un mal-être qui chez moi remonterait à l’enfance. Je souffrirais pathologiquement du fait de ne pas être assez différent des autres. Pour certains sujets atteints de la même névrose, seules les ressemblances familiales sont intolérables. D’autres, par contre, ne supportent même pas l’idée d’appartenir à une espèce. L’impossibilité d’une altérité absolue les rend malades et provoque chez eux des crises violentes.
De mon côté, j’avais beaucoup souffert de ma ressemblance avec Papa. J’aurais préféré être différent, pas forcément mieux. Mon désir me rappelait une publicité pour une marque de jean très connue dans ma jeunesse, qui formulait parfaitement ce fantasme d’adolescent. Malheureusement, il ne s’agissait pas d’une simple lubie d’enfant torturé et cela pesa longtemps sur mon cœur. J’en pâtissais comme d’une faute originelle, culpabilisant comme si j’avais triché dès le départ en empruntant le visage d’un autre.
Pour cette raison, la grotte m’était hospitalière ; c’était un refuge pour ce visage que je refusais de voir. Outre la quasi-absence de figurations humaines dans la grotte, on peut aussi noter que le seul homme représenté était masqué. Voilà donc comment s’articulaient ma hantise de la ressemblance et ma passion pour la grotte. Si l’on poussait le raisonnement plus avant, on trouverait un autre parallèle : l’original me rappellerait mon père, alors que le fac-similé me renverrait à moi-même. Voilà pourquoi je vouerais à la copie un mépris si tenace.

Sense of Identity

My father’s visit could, in an unexpected way, shed light on my devotion to the cave. A devotion like mine is often sparked by emotional instability and I do not escape this characterisation.
My mother died in labour. Dad, becoming a father and a widower at the same time couldn’t cope. Rather than making up for this loss, he became very indifferent, often mean. Another thing working to my disadvantage: I look like him to such a degree that if we were the same age, we would have been identical. I was his spitting image, his exact copy, his double.
To him, this resemblance was incorrect, he implied that I had chosen to live only through his image. Our circle tried to analyse this paradoxical situation: although he judged me guilty of my mother’s death, my father would have liked me to remind him of her, would have liked me to look like her. Our almost exact identity denied the maternity of the woman he loved, making him therefore solely responsible for my existence.
In any case, he didn’t want to have that mirror turned towards him every day. All my childhood, we ate side by side so as not to be opposite each other. There were no pictures of him or me in the house. We did not see each other in the corridors, he did not pick me up at school and as a general rule, we spent as little time as possible together. This way of life accustomed me to solitude from a very early age.
After the tragedy described previously, psychiatrics analysed my case. To their minds, it was the “identical complex”, a malaise which for me stemmed from childhood.  I suffered in a pathological way from not being different enough from others. For some people suffering from the same neurosis, only family resemblances are intolerable. However, others cannot even bear to belong to a species. The impossibility of an absolute otherness makes them sick and cause violent outbursts.
As for me, I suffered a lot from my resemblance with Dad. I would have preferred being different, not necessarily better. My desire reminded me of an advertisement from when I was young for a well-known brand of jeans, which expressed perfectly this teenager fantasy. Unfortunately, it was not the simple fancy of a tormented child and it felt like a burden on my heart for a long time. I suffered from it as an original sin, feeling guilty as if I had been cheating from the start by borrowing the face of another.
For that reason, the cave was welcoming to me. It was a shelter for this face that I refused to see. Almost devoid of human representations in the cave, it was also striking that the only man represented was masked. Here is how I expressed my fear of resemblance and my passion for the cave. If we push the reasoning further, we find another comparison: the original reminded me of my father and the facsimile of myself. That is why I maintained such a persistent scorn of the copy.

p.7 excerpt

Une fille que j’aimais me conduisit ici ; elle voulait que je visite sa région natale, imaginant que nous y vivrions ensemble un jour. Finalement, à peine arrivée, elle tomba dans les bras d’un garçon du pays. Je pris alors une petite chambre dans le coin ; je pouvais m’installer là, puisque rien ne m’attendait ailleurs.
Le village que je choisis était remarquable et le moment propice : en haut d’une colline se nichait la grotte préhistorique ornée la plus célèbre au monde, dont le gardien mourut peu de temps après mon installation. Une foule de prétendants s’étaient immédiatement manifestés pour assurer sa succession : qu’elle eût été la décision, il n’y aurait eu qu’une minorité de satisfaits et des centaines de mécontents. Dans ce contexte, les autorités firent un choix audacieux, qui ne pouvait faire de jaloux tant il était incongru : ils me désignèrent, moi.
A girl I loved drove me here; she wanted me to visit her native region, thinking that we would live there together one day. As it turned out, she’d hardly arrived before she fell into the arms of a local boy. I then took a small room nearby; I could settle in there, as I had nothing waiting for me anywhere else.The village that I chose was remarkable and the time opportune: at the top of a hill, nestled the most famous ornate prehistoric cave. Its keeper died shortly after my arrival. A crowd of pretenders immediately appeared to secure his replacement; whatever the decision, there would be only a minority of satisfied applicants and discontents by the hundreds.  In that context, the authorities made a bold choice that could not make anyone jealous as it was so incongruous: it is me that they appointed. 

p.9 excerpt

La grotte fut découverte durant la Seconde Guerre mondiale. Très vite, des curieux venus du monde entier l’assaillirent. Cette foule terrible en perturba le fragile équilibre maintenu depuis des millénaires, et les maladies se succédèrent, blanche, verte, rouge… Les visites furent alors pratiquement interdites ; un fac-similé remplacerait désormais la célèbre grotte.
Lorsque j’en devins le gardien, la cavité était encore peu fréquentée. Mon rôle consistait à l’ouvrir pour quelques privilégiés ; les autres allaient visiter la grotte artificielle creusée à une centaine de mètres de là.

The cave was discovered during WW2. Very soon, curious persons all parts of the world assaulted it. This dreadful crowd disturbed the delicate balance that had been maintained for millenia, and the diseases followed, white, green, red… Visits then became practically forbidden; a copy would henceforth replace the famous cave.
When I became its keeper, the cavern was once again being visited a little. My role consisted of opening it for a few privileged persons; the others visited the artificial cave dug about one hundred meters from there.